samedi 7 janvier 2017

Victor Brauner, des Carpates à Montmartre

Même si Jasper Johns fait entrer à pas de géant l'encaustique dans l'Art du 20ème siècle, c'est un peintre surréaliste français, Victor Brauner, qui utilise avant lui la cire dans son oeuvre et ce dès 1943. 
Victor Brauner fait partie des précurseurs de l’encaustique en France et nous allons voir comment il a été amené, ou plutôt forcé, à utiliser la cire comme moyen d’expression.
Du hasard ou de la nécessité naissent souvent les pratiques les plus novatrices.


Aller-retours entre Bucarest et Paris

Victor Brauner est né le 15 juin 1903 à Piatra Neamt, une ville du nord-est de la Roumanie dans la région des Carpates. Sa famille, d’origine juive et dont le père travaille dans la fabrication de bois, habite quelques temps à Hambourg en Allemagne en 1913 puis à Vienne en Autriche pour se fixer à Bucarest en 1918. Victor Brauner est alors inscrit à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Bucarest de 1919 à 1921.
Attiré par les mouvements Dadaïste et Surréaliste il effectue un premier voyage à Paris en 1925 pour revenir en Roumanie en 1927. Ce n’est qu’en 1930, lors d’un second séjour dans la capitale française qu’il rencontre Constantin Brancusi, autre réfugié Roumain, ainsi qu’Yves Tanguy qui lui fera connaître l’ensemble du groupe des Surréalistes avec André Breton comme chef de file.


En 1931 il peint un autoportrait, signifiant de manière étrangement prémonitoire la perte d’un œil  quelques années plus tard.  Il perdra l’œil gauche en 1938, recevant des éclats de verre au visage lors d’une altercation entre les artistes Oscar Dominguez et Esteban Francés.

Victor BraunerAutoportrait, 1931, huile sur bois


C’est en 1934 qu’il expose pour la première fois à Paris à la Galerie Pierre (Loeb), fréquentée par Picasso, Balthus ou Lam. André Breton rédige alors la préface du catalogue. 


En 1935 il reprend la route de son pays natal. C’est alors sans compter sur la politique antisémite initiée par les mouvements extrémistes qui sévissent dans le pays. Victor Brauner quittera définitivement la Roumanie en 1938 pour venir s’établir à Paris avant que les évènements de la seconde guerre mondiale ne le poussent de nouveau à l'exil.
En 1938 il rencontre Jacqueline Abraham, qu’il épousera en 1946.


L'exil pendant la guerre et la découverte de la cire

En 1940, au moment où l’armée allemande occupe partiellement la France et où les nazis envahissent Paris, il trouve refuge chez son ami poète Robert Rius près de Perpignan mais c’est à Marseille qu’il veut se rendre. Car c’est sur la Canebière, à la Villa Air-Bel avenue Jean-Lombard qu’ont trouvé refuge les surréalistes et protégés de Peggy Guggenheim. Victor Brauner pourra alors bénéficier de la protection de la richissime collectionneuse en étant logé à la Villa durant l’hiver 1941-1942. 
Cela ne suffira pas et le peintre juif Roumain devra poursuivre son exil, voyant partir ses camarades outre-Atlantique. Il dit au-revoir à Marcel Duchamp, en partance pour New-York sur le quai de Marseille le 15 mai 1942. Le joueur d’échec est établi depuis plusieurs années sur le marché de l’art New-yorkais, jouissant de mécènes et collectionneurs influant tels que Walter Arensberg.  Peggy Guggenheim accompagnée de Max Ernst et Marcel Duchamp tenteront de donner une second souffle à l’esprit surréaliste une fois arrivés à New-York. La riche héritière inaugure sa galerie "Art of this century" le 20 octobre 1942 en commençant par exposer les surréalistes.  Elle y exposera ensuite Jackson Pollock, future star de l'art du 20ème siècle.

(Note : Yves Tanguy et Max Ernst, respectivement amant et mari éphémère (1942-1943) de Peggy Guggenheim, ont été réunis en 2016 pour une exposition au Musée Paul Valéry de Sète)

Puis Victor Brauner se réfugie en Provence grâce à son ami poète René Char. De part la précarité de sa situation, et pour palier au manque de peinture à l'huile, il doit s’adapter et utiliser des matériaux alternatifs comme la cire d'abeille, les bougies ou le bois. C’est à ce moment là qu'il décide d’utiliser la cire comme médium et entame une série de peinture à la cire sur carton.
Ici Homme idéal de 1943, une de ses premières oeuvres à la cire.
Etant réfugié avec sa femme et un ami dans un village des Hautes-Alpes, il met au point une technique tout à fait personnelle et remarquable de dessin à la bougie sur papier en utilisant de l’encre ou du brou de noix. J’aurai le plaisir de détailler cette technique dans un prochain article.


L'après-guerre : les séries à l'encaustique

Sa peinture, puisant sa source dans l’univers onirique cher aux surréalistes, s’en trouve renforcée par l’apport de la cire, élément d’expression igné à forte charge alchimique et ésotérique. Victor Brauner développe alors un ensemble d'oeuvres à l'encaustique où les couleurs vives et les traits se nourrissent d'influences issues des arts premiers.
Ici Le Lion double de 1946 dans la collection d'André Breton.
En 1947, Victor Brauner est exposé à la Galerie Maeght lors de l’Exposition internationale surréaliste. En 1948 il quitte le groupe des surréalistes en réaction à l'exclusion du peintre chilien Roberto Matta.
On peut citer également sa grande oeuvre Prélude à la civilisation de 1954 (année où Jasper Johns réalise Flag) présente dans les collections du MET ou Consciousness of Shock de 1951 dans la Collection Peggy Guggenheim.

Puis en 1954 il est reconnu « réfugié sur place depuis 1938 » avant d’être naturalisé en 1963.
Dans les années 60 il est exposé à la galerie Bodley à New-York et travaille la plupart du temps entre Varengeville en Normandie et le quartier Montmartre à Paris. C'est dans sa maison de Varengeville qu'il réalisera en 1965 sa série Mythologies et la Fête des Mères exposée en 1966, après la mort de l'artiste, à la galerie Alexandre Iolas à Paris. Cet ensemble est aujourd'hui visible au Musée de l'Abbaye Sainte Croix des Sables d'Olonne.

L'oeuvre de Victor Brauner a dépassé nos frontières et contribué à définir une pratique contemporaine de l'encaustique tout en renforçant des ramifications  entre une présence européenne de ce médium et son développement en Amérique du Nord et dans le monde entier.

Après de nombreuses périodes de maladie, il décède à 62 ans le 12 mars 1966, année où la France le désigne comme son représentant à la Biennale de Venise pour ainsi rendre hommage à l’ensemble de son œuvre. Il est enterré au cimetière de Montmartre à Paris.
Une grande rétrospective de son oeuvre est présentée en 1972 au Musée d'Art moderne de la ville de Paris.

Les dernières expositions de l'Oeuvre de Victor Brauner ont eu lieu en 2009 au Musée des Beaux Arts de Brest, en 2007 au Musée des Beaux Arts de Chambery et en 1996 au Centre Pompidou à Paris.

Enfin, chaque artiste ne devrait-il pas faire sienne cette phrase épitaphe de Victor Brauner :
« peindre c’est la vie, la vraie vie, ma vie » ?



Sources Internet

Victor Brauner (OFPRA)

Victor Brauner, itinéraire d'un peintre juif sous l'Occupation

Victor Brauner, Wikipédia (Fr)

Victor Brauner, Wikipédia (En)

Musée de l'Abbaye Sainte-Croix des Sables d'Olonne


A lire sur Peggy Gugenheim et Marcel Duchamp 

CHALMET, Véronique : Peggy Guggenheim "un fantasme d'éternité", Editions Payot & Rivages, Paris, 2013

MINK, Janis : Marcel Duchamp "l’art contre l’art", Taschen, Cologne, 2005.


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